Autrefois berceau de souvenirs heureux pour des générations de Ivoiriens, les grands fleuves du pays se meurent sous les coups de l’orpaillage illégal. Entre menaces sur l’eau potable, contamination chimique et réveil de l’État, plongée au cœur d’une crise environnementale majeure.
C’est un pan tout entier de la mémoire collective ivoirienne qui se trouve aujourd’hui embourbé. Le Sassandra, le Bandama, la Comoé, la Bia, ainsi que les plans d’eau de Buyo et d’Ayamé, qui incarnaient autrefois la fierté nationale et faisaient le bonheur des visiteurs, offrent désormais un spectacle désolant.
Eaux boueuses, épaisses, aux reflets ocres ou de terre rouge : les mots manquent presque pour décrire l’agonie de ces rivières. Pourtant, elles ont bercé l’enfance de générations de cadres du pays. Ministres, magistrats, ingénieurs, avocats et chefs d’entreprise partagent la même nostalgie émue du temps où l’on pouvait nager librement dans leurs flots clairs et accueillants.
Hélas, ce doux parfum d’enfance s’effrite un peu plus chaque jour, consumé par la violence d’un fléau contemporain. Privées de leur limpidité d’antan, ces rivières sont littéralement étouffées par l’expansion incontrôlée de l’orpaillage clandestin qui ronge les berges du pays.
Pour séparer le minerai convoité, les exploitants illégaux ne se bornent pas à éventrer et détourner les lits des cours d’eau ; ils y déversent également, avec un cynisme aveugle, des substances redoutables. Le mercure et le cyanure, injectés sans la moindre précaution au cœur de ces écosystèmes, transforment des bassins autrefois florissants en véritables zones mortes.
Les vigies de l’environnement n’hésitent plus à employer les grands mots. À l’instar des analyses du Centre Ivoirien Anti-Pollution (CIAPOL), dirigé par le Professeur Yapo Ossey, l’état de nos rivières est qualifié de crise écologique majeure. Mettant en garde contre les dangers de la contamination, les experts rappellent que « la raréfaction des poissons sur les marchés est un signe évident de la contamination des eaux », les métaux lourds comme le mercure et le chrome s’enracinant durablement dans toute la chaîne alimentaire.
Les chiffres officiels traduisent l’ampleur systémique de ce cataclysme écologique. D’après les constats convergents du ministère des Eaux et Forêts , le ministre d’alors, Laurent Tchagba n’a cessé de marteler une réalité implacable : « 80 % de la pollution des bassins d’eau en Côte d’Ivoire est directement imputable à l’orpaillage illégal », appelant à une mobilisation générale immédiate.
Mesurant la menace existentielle qui pèse sur les ressources hydriques nationales, le Conseil National de Sécurité (CNS) a durci le ton en ordonnant des mesures rigoureuses. Dans ses communications officielles, l’institution suprême de défense a rappelé que la situation exige une tolérance zéro, actant « la mise en place de groupements spéciaux de répression pour pourchasser sans relâche les orpailleurs clandestins ainsi que leurs éventuels complices au sein de l’appareil administratif ».
En parallèle, le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa-Coulibaly, a arpenté le terrain — de l’Iffou au Moronou en passant par le District des Lacs — pour porter un message de fermeté mais aussi d’équilibre, affirmant haut et fort que « le tout-répression ne suffit pas, il faut donner aux populations une alternative ».
Sur le plan pratique, cette dégradation ininterrompue impacte lourdement la production d’eau potable assurée par la SODECI. Confrontée à une turbidité anormale et persistante des eaux brutes, l’entreprise voit ses coûts de traitement s’envoler, menaçant directement la sécurité sanitaire des millions de citoyens tributaires de ces cours d’eau.
Sauver le patrimoine hydrique ivoirien de l’asphyxie réclame aujourd’hui une convergence absolue entre la rigueur de l’État, l’éclairage de la science et le sursaut civique. Entre la fidélité aux souvenirs de jeunesse de toute une nation et l’impératif de survie écologique, la Côte d’Ivoire joue ni plus ni moins son avenir.
