L’histoire des soins oncologiques en Afrique est largement déterminée non pas par les possibilités locales, mais par les ressources disponibles au-delà des frontières du continent. Ce défi s’accentue avec l’augmentation de la prévalence du cancer. L’Organisation mondiale de la Santé estime que la mortalité par cancer en Afrique augmentera de plus de 85 % d’ici 2030, sous l’effet de la croissance démographique, du vieillissement de la population et d’un accès limité à un diagnostic et à un traitement précoces.
Pendant des décennies, les patients confrontés à des diagnostics complexes ont souvent été contraints de se faire soigner à l’étranger, supportant ainsi des contraintes importantes de temps, de déplacement et d’argent. Cette pratique de la médecine à l’étranger a façonné les attentes en matière de soins de santé et renforcé les inégalités d’accès aux soins vitaux.
Cependant, ce modèle commence à évoluer. Des statistiques récentes de la Banque centrale du Nigéria indiquent que les dépenses liées au tourisme médical au Nigéria ont chuté de 96,2 % au premier semestre 2025 par rapport à la même période en 2024, passant de 2,38 millions de dollars à seulement 900 000 dollars. Bien que les données officielles, qui suivent les taux de change, ne prennent pas en compte l’intégralité des soins dispensés à l’étranger, les experts du secteur de la santé estiment que cette tendance reflète une transformation plus profonde, alimentée par le développement des capacités nationales, l’expertise accrue des spécialistes et la confiance grandissante dans la capacité du Nigéria à fournir localement des soins médicaux de pointe de niveau international.
Ce déclin est important pour deux raisons : premièrement, il souligne le fardeau économique du tourisme médical. Historiquement, les économies africaines ont perdu des milliards de dollars chaque année, les patients se tournant vers l’étranger pour des traitements de pointe, ce qui a réduit les incitations à investir dans les systèmes de santé locaux. Deuxièmement, cette tendance suggère que le développement des capacités cliniques nationales est une stratégie essentielle, non seulement pour améliorer les résultats cliniques, mais aussi pour garantir la stabilité économique.
L’oncologie est un domaine où cette nécessité est particulièrement criante. Le traitement des patients atteints de cancer requiert de nombreux outils ; la radiothérapie représente l’un des défis majeurs pour le continent africain. Selon le Partenariat international pour la lutte contre le cancer (ICCP), si 52 % des patients atteints de cancer ont besoin de radiothérapie, l’accès à un appareil de radiothérapie fonctionnel est très limité dans de nombreux pays, notamment en Afrique de l’Ouest et centrale, bien en deçà du minimum recommandé de quatre à huit appareils par million d’habitants. Des millions de patients se retrouvent ainsi sans accès à un traitement en temps opportun, malgré le rôle essentiel de la radiothérapie dans la prise en charge du cancer.
Dans ce contexte, les techniques de radiothérapie avancées, telles que la radiothérapie stéréotaxique corporelle (SBRT), revêtent une importance particulière. La SBRT figure parmi les techniques de radiothérapie les plus avancées.
Les thérapies disponibles aujourd’hui permettent d’administrer une radiothérapie stéréotaxique (SBRT) à haute dose et de manière très ciblée aux tumeurs en un nombre réduit de séances, limitant ainsi les dommages aux tissus sains environnants et améliorant la tolérance du patient. Dans les systèmes de santé à revenu élevé, la SBRT est devenue une option standard pour le traitement de certains cancers du poumon, du foie, de la prostate et de la colonne vertébrale. Jusqu’à récemment, cependant, ce traitement était pratiquement inaccessible en Afrique de l’Ouest.
L’accès local à des thérapies avancées comme la SBRT a des implications importantes tant pour les patients que pour les systèmes de santé. Pour les patients, il réduit la nécessité de déplacements perturbateurs et coûteux, permettant de commencer le traitement plus tôt et dans un environnement familier. Il atténue la pression émotionnelle et financière associée aux longs séjours à l’étranger, souvent exacerbée par la volatilité des taux de change et les contraintes économiques. Pour les systèmes de santé, il permet de conserver les investissements, les talents et l’expertise, offrant une base solide pour développer des compétences cliniques plus larges et des parcours de soins multidisciplinaires.
Ce changement est particulièrement urgent compte tenu de la progression générale des maladies non transmissibles en Afrique. Le cancer et les maladies cardiovasculaires figurent désormais parmi les causes de mortalité dont la croissance est la plus rapide sur le continent, alors même que les systèmes de santé restent largement orientés vers les menaces infectieuses aiguës. Sans investissement délibéré dans les diagnostics avancés, les traitements spécialisés et le développement des compétences du personnel, l’écart entre la prévalence des maladies et les capacités de prise en charge continuera de se creuser.
La récente mise en œuvre réussie de la radiothérapie stéréotaxique corporelle (SBRT) par le Centre médical africain d’excellence (AMCE) constitue une étape importante. Ce traitement de pointe est désormais pleinement accessible aux patients de l’AMCE à Abuja, au Nigéria. La localisation de la SBRT démontre ce qui peut être accompli lorsque des technologies de pointe sont associées à une gouvernance clinique rigoureuse, une formation spécialisée et des infrastructures dédiées. Au-delà de cette prouesse technologique, elle offre un modèle pratique pour renforcer les soins oncologiques de manière plus générale, en privilégiant une intégration harmonieuse du diagnostic, du traitement et du suivi, plutôt que des améliorations technologiques isolées.
Par conséquent, l’élargissement de l’accès à la SBRT ne doit pas être perçu comme une finalité, mais comme un catalyseur d’une action concertée. Les gouvernements, en partenariat avec les organismes de réglementation, les établissements universitaires, les instances professionnelles et les investisseurs, peuvent collectivement faire de l’oncologie une priorité dans les stratégies nationales de santé, accélérer les procédures d’autorisation des technologies de pointe et renforcer les filières de formation du personnel afin de garantir des capacités durables. Les institutions de financement du développement et les investisseurs privés peuvent collaborer à des modèles de financement mixtes qui réduisent les risques liés aux équipements coûteux tout en garantissant l’accessibilité financière des traitements pour les patients.
La collaboration régionale sera essentielle. Le cancer ne connaît pas de frontières, et les efforts de renforcement des capacités ne devraient pas non plus. Des programmes de formation partagés, des réseaux d’orientation transfrontaliers et des normes cliniques harmonisées peuvent amplifier considérablement l’impact, bien au-delà des institutions individuelles.
Un seul cas réussi de radiothérapie stéréotaxique corporelle (SBRT) ne peut, à lui seul, transformer les résultats en matière de cancer en Afrique de l’Ouest. Mais il remet en question une idée reçue : celle selon laquelle il faut rechercher des soins de pointe en cancérologie.
Ailleurs, cela démontre qu’avec une expertise, une gouvernance et une infrastructure harmonisées, l’oncologie de pointe peut être dispensée localement.
L’objectif est désormais de consolider ce constat, afin que l’accès aux traitements anticancéreux vitaux en Afrique ne dépende pas de la capacité à voyager, mais de la solidité et de la collaboration des systèmes développés localement.
Dr Aisha Umar, Directrice médicale, Centre médical africain d’excellence
